Picasso 1932 : ou l’Art d’Aimer Politiquement

« Non la peinture, ce n’est pas de la décoration intérieure. C’est un instrument de guerre pour l’attaque et la défense contre l’ennemi ».  Pablo Picasso.

Erotisme, audace et  générosité

En ces temps troublés, où la sexualité est ramenée à la trivialité, à la vulgarité, et à l’agressivité, où les rapports entre les hommes et les femmes paraissent si compliqués, il semble difficile de parler d’Amour et d’érotisme. Et pourtant, Rien n’est plus urgent.
Au même moment, l’exposition « Picasso 1932, année érotique »  à Paris, nous montre les toiles et les dessins qui illustrent la passion de Pablo Picasso pour sa maîtresse Marie-Thérèse Walter : une passion tout en rondeur et en volupté, avec des couleurs douces, des courbes tendres, des traits sensuels qui vont jusqu’au bout d’un rêve érotique où les sentiments de Picasso se font à la fois audacieux et généreux.
Voilà sans doute, ce qui caractérise le Picasso de 1932 : l’audace et la générosité. Est-ce à dire que ces deux traits  ont disparu de notre époque ?  Et en quoi le Picasso de 1932  parle à  notre temps?

Entre rupture et continuité

Pour répondre à ces questions, je me suis livrée à une petite recherche sur les évènements qui ont marqué cette période. Mais pas seulement, j’ai voulu comprendre en quoi l’année 1932 marque à la fois une rupture et une continuité, non seulement dans l’oeuvre de Picasso mais aussi dans l’Histoire. Bien sûr, nous savons que la femme et la peinture sont pour Picasso étroitement liées, imbriquées jusqu’à l’obsession, jusqu’à la pénétration phallique . Mais dire cela, serait sans doute réduire l’Art du Maître à un acte clos sur lui-même, en lui-même.  C’est alors que j’ai inscrit  le sens de l’oeuvre érotique de Picasso dans une dimension  politique. En effet, si Picasso  parle avant tout d’Eros à son temps , il l’inscrit dans une trajectoire historique.

Pour  une lecture politique d’un journal intime

Certes, l’art n’est jamais chaste. Ainsi, 1932 c’est l’année des toiles colorées de Marie-Thérèse Walter qui peuvent être lues comme un journal intime. C’est aussi l’année de la série autour des baigneuses, une année où le corps de la femme remplit l’espace, où Picasso prolifique en chefs d’oeuvre semble capable de tout , où la sexualité et la créativité n’ont jamais été aussi dépendantes l’une de l’autre, ni aussi complices, ni aussi spirituellement significatives. Car 1932 devient pour Picasso une année mystique, lorsque de son voyage en Suisse et dans l’est de la France, l’artiste revient avec l’envie d’explorer le thème de la crucifixion, inspiré par le peintre Grünewald, l’auteur du fameux « Retable d’Issenheim ».
Ainsi encore, 1932, c’est l’année où l’autonomie fut accordée à la Catalogue,  alors que 85 ans plus tard celle-ci est remise en cause sur la scène politique espagnole. Or, Picasso, bien que né à Malaga, est devenu peintre à Barcelone. C’est là, qu’il apprit l’art de peindre la modernité et l’art d’aimer érotiquement. Car c’est à Barcelone où, fortement influencé à ses débuts par le modernisme catalan, Pablo fut également initié aux bordels  par Manuel Pallarès. C’est aussi à Barcelone qu’il peint « Les derniers Moments » qui représenta l’Espagne lors de l’exposition Universelle de Paris en 1900,  nous rappelant dans un clin d’œil que l’Histoire de Barcelone est indissociable de celle de l’Espagne tout entière sur  la scène internationale. C’est à Barcelone enfin, que Pablo Picasso apprit à souffrir d’ Amour-Amitié lorsque s’ensuivit la période bleue qui débuta avec le suicide de son ami Catalan Carlos Casamega.

Alors, si je devais définir l’année 1932 dans l’œuvre de Picasso, je la définirai comme l’année de l’introspection, par laquelle le peintre a fait non seulement de la femme l’annonciatrice d’un autre regard sur le monde et sur l’homme, avec l’œuvre « La jeune fille devant le miroir », mais il a fait de l’amour un acte  politique pour la paix et l’unité. Suivront en 1934, « La femme au feuillage », « La femme à l’orange ». Puis en 1937, « La femme qui pleure » après les bombardements de Guernica le 26 avril 1937 . Cette dernière oeuvre représente Dora Maar. Les traits ronds de Marie-Thérèse Walter ont cédé la place aux angles de la période cubiste, comme une métaphore de l’agression qui annonce  la seconde guerre mondiale.

Jeux de  miroir universel et gémotrie fractale à l’infini…

Les oeuvres de Picasso nous dévoilent l’intimité d’un homme qui a traversé pratiquement un siècle. S’il fut un témoin de  l’Histoire, il fut un homme avant tout. Il a aimé passionnément, au-delà des tabous. Certains diront fort égoïstement, parce que le peintre vampirisait aussi les femmes qu’il aimait. Mais il a laissé à la postérité une oeuvre gigantesque qui est devenue le miroir universel dans lequel chacun peut à son  tour se regarder pour mieux s’interroger. Ainsi,  Savons-nous Aimer  nous-mêmes et de quelle façon ? Aujourd’hui, comment les hommes voient-ils  la femme intemporelle, et leur femme  au quotidien ? Comment voient-ils aussi le temps et l’éternité ? Comment agissent-ils  ? Comment jugent-ils  leurs  propres actes ? Sommes-nous prêts  à Aimer vraiment, et à nous accepter mutuellement ? …

Autant de questions que moi-même, en tant que femme et artiste, je me suis posée en regardant les toiles de Picasso. Je n’ai pas toutes les réponses. J’y travaille modestement…

E.V