Politique Culturelle et Regard sur le Handicap

Tabous et mythe du « corps parfait » dans un « monde parfait » 

Le regard porté sur le handicap fait toujours partie des sujets tabous et révèle un autre mythe : celui du « corps parfait ». Celui-ci repose sur l’idée que les corps sont tous standards. De cette standardisation résulte un « corpus » de normes qui contribuent, depuis des décennies, à priver les personnes handicapées de l’accès à un certain nombre de droits, de lieux, d’institutions, de fonctions,  de professions, ou d’activités culturelles, en empêchant ces personnes d’accéder à leur plein développement et à leur propre potentiel. Il faut en convenir, les  mentalités sont longues à évoluer. Et ce n’est que très récemment que l’accessibilité pour tous a été rendue obligatoire dans les lieux publics en Europe, comme aux Etats-Unis ou au Canada. 

Le traité de Marrakech, signé en 2013 sous l’égide de l’organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI), et entré en vigueur le 30 septembre 2016, entend aller plus loin, en favorisant, pour les personnes aveugles et malvoyantes, un accès plus large à la littérature.  Plus de soixante-quinze Etats membres de l’OMPI ont signé l’accord qui concerne près de 285 millions de personnes aveugles ou déficientes visuellement dans le monde. Or, malgré cette population importante, sur le million d’ouvrages qui sortent chaque année, moins de 10% sont édités dans des formats accessibles aux déficients visuels. Par ailleurs, si à ce jour vingt pays ont ratifié le traité, la France ne l’a toujours pas fait, pas plus que l’Union européenne.[1]Pour que l’Europe puisse ratifier le traité, la commission européenne doit modifier au préalable la directive de 2001 sur l’exception handicap, afin de permettre aux législations nationales d’intégrer les dispositions du traité. Malheureusement,  certains Etats membres de l’union européenne ont formé  une minorité de blocage qui entrave le processus de ratification.

Le traité de Marrakech se fonde sur les principes de non-discrimination, d’égalité des chances et d’accessibilité, qui sont des principes proclamés par la Déclaration universelle des droits de l’Homme et par la convention des Nations-Unies relative aux droits des personnes handicapées. Le traité souligne les obstacles préjudiciables à l’épanouissement des personnes souffrant d’un handicap visuel pour recevoir, communiquer des informations, et échanger des idées avec les autres. Le traité entend également souligner la nécessité d’augmenter le nombre d’œuvres dans des formats accessibles, mais aussi d’améliorer la circulation de ces œuvres. Enfin, le texte considère qu’il est possible d’amplifier les effets positifs des nouvelles technologies de l’information sur la vie des personnes déficientes visuellement, ou qui ont des difficultés de lecture des textes imprimés.

De nombreux efforts restent à accomplir pour traiter à égalité les personnes souffrant d’un handicap. Les plus grands obstacles résident dans les mentalités qui ont elles-mêmes été formatées par des normes étriquées. Or, la façon dont nous traitons les personnes handicapées est révélatrice de la  qualité des liens humains au sein d’une société donnée. Il y a aujourd’hui, en Europe, près de 80 millions de personnes en situation de handicap. Ce chiffre représente près de 15% de la population européenne qui souffre très souvent d’un isolement marqué par des difficultés quotidiennes, dont celles qui consistent à trouver un emploi. Malheureusement, en matière d’intégration et de respect des droits des personnes souffrant d’un handicap, l’Europe semble encore à la traine.

Mais plus encore, il nous faut écouter et entendre ce qu’est la liberté, et ce que signifie la dignité pour la personne qui se trouve affectée par le handicap. La liberté et la dignité ne se mesurent pas. Elles se déploient dans la perception de notre propre humanité. Ainsi, nous ne cessons pas d’apparaître dans nos échanges, dans nos dialogues, dans notre présence mutuelle. Malheureusement, il existe souvent des préjugés qui consistent à réduire la personne humaine à son corps et à ses apparences. La personne est alors définie par des capacités motrices, sensorielles ou comportementales, étiquetée et jugée. En enfermant ainsi les personnes dans des identités fausses, ou des apparences, nous les enfermons, et nous nous enfermons nous-mêmes. La personne humaine est beaucoup plus complexe et ne se réduit  pas à des apparences. Elle doit pouvoir évoluer, et pour cela, vivre en relation avec les autres sans être enfermée dans un avenir prédéterminé. Tous les obstacles culturels qu’érige la société à l’exercice des droits fondamentaux d’une personne porteuse d’un handicap sont également dus à des comportements collectifs : inaccessibilité au transport, au logement, à l’éducation etc. Ce sont donc nos comportements collectifs qui créent les effets sociaux du handicap. Alors, aux difficultés quotidiennes s’ajoutent la précarité économique, l’isolement et la détresse.

Un vrai changement culturel est aujourd’hui nécessaire. Certes, les initiatives généreuses ne manquent pas quand elles ciblent la vulnérabilité d’une personne. Mais il nous faut aller au-delà des initiatives ponctuelles qui manquent très souvent d’une vision, pour mettre en œuvre une volonté globale d’inclusion des personnes les plus vulnérables au cœur de nos sociétés. Il nous faut donc un changement de culture, un changement dans les institutions, mais  avant tout un changement dans les esprits. Parce  que c’est à l’intérieur des frontières que nous construisons entre nous et les autres que se déploient, pour chacun d’entre nous, la dignité et la liberté d’être, et celles de vivre ensemble. C’est pourquoi, toutes les initiatives culturelles qui peuvent contribuer à abolir les barrières sont les bienvenues.

E.V

Extrait de « À l’aube nous vaincrons ! Créer des Sociétés Positives pour un Développement Durable », ©Evelyne Vuillermoz 2017, En vente sur Amazon.fr et dans tous les pays européens

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[1] Liste des vingt Etats qui au 30 juin 2016 avaient ratifié le Traité de Marrakech : l’Inde, le Salvador, les Emirats Arabes Unis, le Mali, l’Uruguay, le Paraguay, Singapour, l’Argentine, le Mexique, la Mongolie, la République de Corée, l’Australie, le Brésil, le Pérou, la Corée du Nord, Israël, le Chili, l’Equateur, le Guatemala et le Canada.